10 octobre 2007
Classé dans Culture et éducation

Paru dans Presse-toi à gauche! (24 juillet 2007)

Mouvement étudiant: Le retour de 1990

Essai par Simon Tremblay-Pepin

«L’histoire se répète: d’abord en tragédie, ensuite en farce.»
- Karl Marx

L’Histoire radote, mais nul ne sait de science certaine s’il est utile de connaître les détails de ses répétitions. Une chose reste indéniable: il est cocasse de les constater. Le conteur du mouvement étudiant a un bouton sur le bout de la langue…

Relisons les «Six grèves générales» de Benoît Renaud.

Nous sommes en 1988. L’ANEEQ, l’association nationale progressiste d’alors, vient d’annoncer son «repli stratégique» lors d’une grève mi-figue mi-raisin. Les résultats sont à la mesure de la grève, quelques gains et quelques pertes sur les questions d’aide financière plutôt obscures. Personne n’est enthousiasmé: marasme.

En septembre 1989, les libéraux sont réélus. Ryan, catho farouche et ministre de l’Éducation du temps, réussi à faire accepter le dégel aux jeunes libéraux. Benoît Renaud:

«À la mi-décembre, en pleine période d’examens, le Conseil des ministres décide de faire passer les frais de scolarité de 500$ (+100$ de frais afférents) à 1200$ par année en deux ans et donne aux administrations universitaires une marge de manoeuvre supplémentaire de 10%. Pour une facture totale possible d’environ 1500$ avec les frais d’inscription.»

Mais que fait le mouvement étudiant ?

Il est d’abord divisé. Au début 1990, à force de négociations, l’ANEEQ laisse tomber la gratuité scolaire à tout prix et la FEEQ (ancêtre de la FEUQ) laisse tomber l’impôt post-universitaire (IPU); une mesure qui prévoit que les étudiants universitaires paieront un impôt supplémentaire lorsqu’ils obtiendront un emploi. Un plancher de grève est établi, un mois plus tard, il n’est toujours pas atteint et finalement abandonné. Quelques associations se lancent quand même. Renaud commente:

«La mobilisation est radicale, mais demeure éclatée, mal coordonnée et très inégale selon les régions. Seules Montréal et Rimouski ont connu une mobilisation importante (Rimouski et l’AGEUQAM sont en grève pendant 4 semaines complètes, les cégeps de St-Laurent et du Vieux-Montréal pendant 3 semaines, Rosemont et Maisonneuve 2 semaines…).»

Le gouvernement a évidemment le beau jeu de ne rien donner. La hausse est maintenue et le mouvement périclite. En 1993, l’ANEEQ s’éteint; la FECQ et la FEUQ prennent le relais. On entre alors dans une période sombre du mouvement étudiant dont la fin est encore toute récente… et incertaine.

C’était la tragédie, la farce maintenant.

Nous sommes en 2005, l’ASSÉ, l’association nationale progressiste d’aujourd’hui, s’est fait récupérer une grève que la FECQ et la FEUQ ont réussi à perdre à sa place en présentant cette défaite comme une victoire. Beaucoup de militantEs en sont sortiEs découragéEs et dépriméEs.

En 2007, les libéraux sont réélus. Courchesne, l’opportuniste “nowhere” et ministre libérale du moment, fait passer le dégel comme du beurre dans la poêle parce que les médias nationaux ont fait la promo pro-dégel pendant deux ans. Plus subtil que l’ami Ryan, elle étend l’augmentation sur plusieurs années en donnant l’impression qu’il n’est question que de 50$ de plus alors qu’il s’agit en fait d’envrion 950$.

Que fait le mouvement étudiant cette fois-ci? Il est divisé. L’ASSÉ prône la gratuité scolaire et la FEUQ prône le gel, mais serait en train de revoir ses positions considérant que le PQ n’a plus le courage de les maintenir. On entend dans les couloirs qu’il serait question du retour de l’impôt post-universitaire (IPU mentionné plus tôt) ou même de l’indexation. Forte de ses leçons des grèves passées et de ses 40 000 membres presque tous cégépienNEs, l’ASSÉ ne veut plus faire une coalition trop ouverte à n’importe quoi et se croit assez forte pour faire la grève toute seule. Elle met sur la table une proposition de coalition en tout point semblable à une affiliation, chose que peu de gens semblent prêts à accepter. La FEUQ ne semble pas vouloir sortir du tout en automne. Que dire sinon que la mobilisation sera «radicale mais éclatée et mal coordonnée»?

Une vague d’espoir à l’horizon?

Peut-être pas. Il est encore possible que l’ASSÉ remplisse les conditions nécessaires pour attirer derrière elle suffisamment d’associations universitaires pour faire autre chose qu’une grève de cégeps. On ne parle pas de renier la gratuité scolaire, simplement de laisser entrer ceux qui sont favorables à une «perspective de gratuité». Il ne s’agit pas non plus de mettre de côté le syndicalisme de combat, il ne faut simplement pas l’imposer à tout le monde. À la limite, il serait même envisageable qu’une coalition autour de l’ASSÉ s’entende avec la FEUQ, non pas sur une plateforme commune (on ne demande pas l’impossible), mais au moins sur un pacte de non-agression (on ne vous attaque pas dans les médias - vous ne négociez pas sans nous).

Si l’ASSÉ tient compte de ces facteurs et qu’elle est capable de mobiliser avec la même énergie et la même efficacité qu’en 2005, il est possible qu’un mouvement de bonne taille émerge et ne soit pas immédiatement récupéré. Ensuite, il s’agira de voir si l’ASSÉ a bien compris les leçons de 2005. Est-elle capable de faire passer un discours fort et des actions radicales dans les médias sans se discréditer par sa propre maladresse? A-t-elle développé une logique de diversité des tactiques qui lui permette à la fois de faire des stratégies de grève efficaces, de respecter les décisions démocratiques de ses membres et d’inclure une large diversité de militantEs?

Si toutes les réponses à ces questions sont oui, il est possible d’éviter le retour de 1990.

Étudiant en science politique à l’UQAM et formé en journalisme, Simon Tremblay-Pepin est un militant au sein de divers groupes et organisations. En plus d’être formateur pour Masse Critique, il est journaliste et co-rédacteur en chef pour le journal satirique Le Couac ; responsable de la commission politique de Québec solidaire et représentant étudiant au conseil d’administration de l’UQAM. Il s’intéresse aux questions de démocratie et d’économie participative, aux relations entre communication et monde politique et à la philosophie politique critique.

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